Ca y est, c’est arrivé, c’était devenu inévitable en quelque sorte, on en était presque venu à l’attendre à force de le voir défier la nature, redéfinir l’alpinisme, repousser les limites du corps humain à grands coups d’exploits en montagne, enchaînements plus extrêmes les uns que les autres, Ueli Steck, « La machine Suisse » est mort ce 30 avril 2017 au pied de l’Everest où il était pour tenter une fois de plus un projet hors norme.

L’homme est entré (s’il n’y était pas déjà) dans la légende. Passé le choc et la tristesse d’un événement comme celui ci, certaines questions affluent petit à petit, la première qui m’est venue à l’esprit, c’est « Pourquoi? » Pourquoi faisait il cela? Pourquoi s’exposer à de tels risques? Pourquoi défier la nature à ce point?

Et nous …

Et pourquoi, chacun à notre niveau, faisons nous cela? Qu’est ce qui nous pousse à grimper? A prendre une paire de crampons et de piolets et de gravir une cascade de glace ou un sommet dans les Alpes? Pourquoi ne pouvons nous pas nous empêcher d’aller courir un trail dans les Ardennes? Pourquoi nous entraînons nous toute l’année dans les salles d’escalade pour espérer enchaîner notre projet à Freyr ou sur une falaise d’un pays plus ensoleillé?

Réflexions

Grimpeur depuis plusieurs année, j’ai tout de suite été contaminé par le virus et très vite, l’escalade est devenue un axe central autour duquel s’articule le reste de ma vie, mon travail, mes amis, famille, vacances, temps libre. Petit à petit, mes entrainements en salle sont devenu une routine, de une à deux fois par semaine, je suis passé à quatre à six fois par semaine, guidé depuis quelques mois par une super coach pour que chaque séance, chaque temps libre soit planifié et optimisé au mieux afin de progresser, devenir plus fort, toujours repousser mes limites… Mais pourquoi?

En discutant avec mes amis, qu’ils soient montagnards ou grimpeurs, débutants ou confirmés, amateurs ou professionnels, tout le monde y va de sa propre explication, sa réflexion plus ou moins philosophique, sa petite idée.

À chacun son interprétation

Une réponse qui revient souvent, c’est le rôle social de l’escalade, des séances en salle avec les copains en fin de journée aux rocktrip à Kalymnos en passant par les sorties en falaise à Freyr ou en montagne à Chamonix, on en viendrait presque à grimper uniquement pour se donner une excuse pour boire une bière entre copains après une journée en falaise ou une séance en salle!
En parlant de copains, un des miens, fraîchement rentré de Patagonie, où il a participé à la libération d’une voie d’artif me disaient qu’au bout de plus de 15 jours en paroi, à souffrir des conditions difficiles, à devoir rationner eau et nourriture, une chose les avaient poussé à continuer malgré tout : le fun! Pendu à 1000m du sol, perdant du poids à vue d’oeil, ils continuaient à s’amuser (et à faire régime) et c’est cela qui fût décisif dans la décision de continuer à essayer et finalement libérer une nouvelle grande voie extrême au Torres del Paine.
Difficile à croire mais ces lascars la s’amuse vraiment dans toutes les situations alors qu’un autre amateur de grandes voies, grimpe plutôt pour la liberté qu’il ressent, quand perdu au milieu d’une paroi, seul avec son partenaire, l’espace qui s’ouvre à lui le submerge et lui procure cet intense sentiment de liberté qu’il n’éprouve nul part ailleurs.

Plaisir et étiquettes

Un concept intéressant dont on m’a fait part et qui à mon avis est une très belle raison de grimper et de vouloir se surpasser est celui du « partage de la réussite ». Ca consiste à quand, au bout de nos assauts répétés, on arrive enfin au sommet, à « clipper le relais » de notre projet, la joie nous envahit mais aussi notre assureur, les copains en bas et peut-être qu’elle envahit même les grimpeurs qui passaient par là et se seraient arrêtés quelques instants pour assister à l’enchaînement de la voie la plus dure qu’il nous ait été de grimper jusque là.
Pour parler niveau et étiquette du grimpeur, même si on a un peu de mal à se l’avouer, car les grimpeurs sont une belle communauté, unie, bon esprit, sans faire de distinction en fonction du niveau de chacun etc. On est quand même tous en train de baver devant le premier « grimpeur fort » qui passe, et il faut aussi se l’avouer, chacun à son niveau, se faire reconnaitre de temps en temps par les autres comme un « grimpeur fort » ça fait du bien à l’égo! Du coup pourquoi pas grimper et s’entrainer aussi un peu pour ça? Avoir son étiquette, son badge « grimpeur fort ».

La sagesse

Contrairement à ce besoin de reconnaissance, un ami, grimpeur à Freyr depuis la préhistoire Freyrienne ou presque (désolé Thierry) me parlait du plaisir qu’il a à être dans la nature, dans de beaux endroits, mais aussi de la beauté des mouvements en escalade, qu’il grimpait entre autre pour la beauté du geste, que l’escalade lui procurait une sorte de plaisir lié à l’instant, au moment présent sans faire de distinction de cotation de la voie. Un magnifique pas en 6a lui procure autant de plaisir qu’un équilibre précaire, sur un pied fuyant, 5m au dessus du clou dans un 8a!
D’autres m’ont évoqué le plaisir qu’il y a à prendre conscience de son corps via la préhension sur une prise, l’aspérité ressentie sous la gomme du chausson, le rapport quasi sensuel qui peut exister entre le grimpeur, son corps et le rocher sur lequel il évolue, se frotte, rampe, grimpe…

Alors, pour la liberté, les copains, le fun, l’amour de la nature, la découverte d’endroits plus magnifiques les uns que les autres, son étiquette « grimpeur fort », la beauté du geste ou même le rapport intime avec le rocher?

Me concernant, honnêtement, j’en sais rien, probablement un peu de tout ça, et probablement encore 1001 autres raisons me poussent à grimper, m’entrainer, m’investir, à me dépasser encore et toujours, repousser mes limites.

Et vous? Pourquoi grimpez vous?